Vers la société post-argent avec Jean-François Noubel

par | Mar 2, 2018 | Blog | 0 commentaires

Conversation avec Jean-François Noubel sur la société post-argent et Holochain.

 

Nous recevons Jean-François Noubel, chercheur en Intelligence Collective, qui intervient auprès d’un certain nombre de dirigeants pour réfléchir à ce qu’est leur pouvoir, à ce qu’est notre société, et quelle sera leur entreprise demain. Jean-François, vous nous plongez dans une réflexion qui semble être demain mais qui est déjà aujourd’hui à travers des outils dont on a souvent parlé qui sont ceux de la blockchain, mais vous, vous êtes déjà dans l’après blockchain avec Holochain, on en parlera bien-sûr. 

Interview de Jean-François Noubel par Christian Apothéloz
Le 09/02/2018 à La Coque, Centre d’Innovation et de démonstrations numériques d’Aix-Marseille French Tech

 

Christian Apothéloz : Tout d’abord c’est quoi être « chercheur en Intelligence Collective » ? 

Jean-François Noubel : L’intelligence collective, il faut comprendre ça comme une propriété du vivant social. C’est à dire que la vie fonctionne avec la vie. Nos 30 mille trilliards de cellules fonctionnent plutôt pas mal ensemble, ça fait un corps mais on peut aussi penser la même chose d’une équipe de sport, d’un vol d’oiseau, de bactéries, d’un grand troupeau, d’un banc de poissons…. On a partout autour de nous de l’intelligence collective, un écosystème, ça représente de nombreuses espèces qui vivent ensemble et ça marche plutôt bien, puisque ça crée une cohésion d’ensemble. L’intelligence collective ça à évolué récemment vers une discipline de recherche, chez nous les humains.

Pourquoi maintenant ? Eh bien on s’est rendus compte que internet crée des produits, des collectifs humains qu’on n’a jamais connu auparavant, il n’y a pas un pouvoir centralisé, ça n’a pas forcément pignon sur rue, un logo, une enseigne, une raison sociale et pourtant on voir des milliers parfois des millions de personnes qui ensemble vont faire des choses. Ça va de la sexualité la plus basique à réfléchir au futur des énergies solaire, et à l’éducation.

C.Apothéloz : Il n’ y a donc pas de structures pyramidales dans internet ? 

J-F. NoubelC’est effectivement la seule façon qu’a eue jusqu’a présent l’humanité depuis l’invention de l’écriture, de faire des grandes inventions. Qu’il s’agisse de créer une nation ou une grande entreprise qui va devoir mettre ensemble des centaines, des milliers, des millions de personnes, la seule façon qu’ils ont trouvée c’est l’intelligence pyramidale. Ça veut dire un pouvoir centralisé, quelques personnes qui prennent  la décision, élues, ou pas élues, peu importe le système, en tout cas un pouvoir centralisé, une chaine de commandement. Ce qui nous amène à la division du travail, il faut fractionner dans cette chaine de commandement le travail. Et puis on a aussi une autre signature de l’intelligence pyramidale, c’est ce qu’on appelle une monnaie rare que l’on appelle l’argent qu’on retrouve dans toutes les organisations pyramidales du monde, depuis les Égyptiens, les Mésopotamiens,  les civilisations précolombiennes, chinoises ou de l’Inde.

C.Apothéloz : C’est le pouvoir qui frappe la monnaie ? 

J-F. Noubel : A chaque fois effectivement le pouvoir a frappé monnaie, on parle aussi de pouvoir régalien. C’est le roi qui a l’autorité suprême pour émettre une monnaie, et bien entendu en contrôler les règles du jeux, ce qui donne donc un contrôle du pouvoir. Donc la monnaie dites rare, ce que l’on appelle l’argent a toujours représenté une signature de l’intelligence collective pyramidale. Mon champ de recherche, notamment, consiste à se questionner sur l’économie en en général, car tout système vivant à une économie, nos cellules échangent des richesses. Elles le font avec de l’argent ? Non et pourtant elles ont des mécanismes. 

C.Apothéloz : Il y a des systèmes qui fonctionnent sans la monnaie ? 

J-F. Noubel : Je vais introduire une notion importante ici, tous les systèmes fonctionnent avec de la monnaie, mais pas avec de l’argent. Dans le jargon tout le monde confond ça : on peut dire j’ai attrapé la grippe, alors que techniquement en médecine, j’ai pas la grippe, j’ai un virus particulier. Dans le langage commun il y a des flous, qu’on ne peut pas se permettre d’avoir quand on rentre dans l’ingénierie sociale. La différence entre monnaie et argent, ça fait la même différence entre le jeu de Monopoly et les jeux en général. Le Monopoly représente un jeux parmi les milliards de jeux qu’on pourrait imaginer, avec des règles différentes. L’argent constitue un type de monnaie particulier parmis les milliards de formes de monnaie qu’on peut imaginer avec des règles du jeux très différente que ce que l’on a connu jusqu’a présent. 

C.Apothéloz : C’est là qu’on arrive sur la blockchain ?

J-F. Noubel : La blockchain, n’a fondamentalement pas produit un autre mode d’échange, ça crée quand même des crypto monnaies, faites pour acheter et vendre des choses. 

C.Apothéloz : La blockchain appartient déjà au monde ancien selon vous ? 

J-F. Noubel : Oui avec la blockchain on reste dans un marché classique. Une cryptomonnaie permet aussi  acheter des euros ou des dollars et  mon pouvoir d’achat va changer en fonction des lois de la spéculation, des lois du marché. Mais fondamentalement un euro ou un bitcoin sert à acheter ou à vendre des choses au départ, indépendamment des aspects spéculatifs de la chose, ça reste un outil assez classique.

C.Apothéloz : Sans être dirigé par un État ? Alors que la monnaie jusqu’a présent c’est un privilège régalien qui est réservé à l’État qui frappe monnaie.

J-F. Noubel : Effectivement, les bitcoins et les crypto monnaies ne se voient pas émises par une autorité centralisée. Ceci dit, il faut préciser qu’aujourd’hui les euros ou les dollars ne se voient pas émis ou contrôlés par un État, contrairement à ce que les gens peuvent croire. Le dollar ou l’euro sont des monnaies privées. Pourquoi ? Par ce que créés par le crédit. Lorsque vous empruntez dans une autre banque, elle va créer cette monnaie. 

C.Apothéloz : On va en venir maintenant à Holochain que vous présentez comme l’après blockchain. 

J-F. NoubelPour comprendre un peu ce qu’il se passe il faut remonter un peu. Prenons le premier avion des frères Rights. Ils ont fait un prototype, ils ont fait décoller un avion, ils ont démontré quelque chose d’extraordinaire : on peut faire voler des plus lourds que l’air alors que beaucoup leurs disaient, seul plus léger que l’air peut voler. Avec ce prototype, pouvions nous inventer l’aviation ? Non, il fallait de nombreuses améliorations, car il avait beaucoup d’instabilité, ça pouvait se casser la figure à tout moment. Donc du prototype des frères Rights, à l’aviation de fret, l’aviation civile ou militaire il y avait encore de nombreuses étapes à franchir.

La blockchain c’est pareil, ça représente un premier pas, un prototype qui démontre que l’on peut créer une cryptomonnaie,  donc encrypté, qui rend les transactions anonymes, et sécurisées et distribuées, donc sans qu’il y ait besoin d’une banque ou d’un tiers lieux. Vous, moi, nous pouvons échanger des bitcoins ou des cryptomonnaies sans qu’il ait une banque au milieu, qui arbitre et prenne sa dime au passage etc. Ça démontre la validité d’une forme de prototype, sauf que ça a beaucoup d’inconvénients comme celui des frères Rights. Ça consomme une énergie considérable, souvent plus couteuse que la transaction elle même. Elle ne distribue pas fondamentalement les choses dans le système, ça reste encore extrêmement centralisé. Ça permet de distribuer la validation de notre transaction, donc on n’a plus besoin du flic au milieu pour vérifier qu’on a bien débité mon compte et crédité le votre, donc c’est d’une certaine manière décentralisée. Mais  les règles du jeu, elles restent extrêmement centralisées. On n’a pas décentralisé les règles

C.Apothéloz : Comment vous voyez la suite ? Vous dites qu’on peut aller vers un autre monde qui va utiliser cette technologie pour faire autre chose, c’est à dire quoi ? 

J-F. NoubelFondamentalement, aujourd’hui on ne sait pas faire un système vivant, comme une entreprise, un réseau de développement sans qu’il y ait au centre une organisation centralisée qui contrôle. On n’a jamais su faire ça. On peut l’imaginer : on aurait une organisation super intelligente si chacun pouvait participer aux décisions.

Si chacun pouvait faire évoluer les règles du jeu comme dans une langue eh bien ça marcherait beaucoup mieux, on aurait des organisations beaucoup plus agiles, beaucoup plus évolutives, beaucoup plus adaptables, beaucoup plus résilientes. On le comprend intellectuellement mais on n’a jamais su faire à grande échelle. On n’avait pas les outils, l’infrastructure qui permet de le faire. Maintenant on l’a. La blockchain ça représentait une étape, et Holochain ça ouvre le champ, ça va permettre de démocratiser tout ça à très grande échelle.

C.Apothéloz : Un exemple concret qui montre ce que peut changer Holochain ?  

J-F. Noubel :Imaginez, dans la ville de Marseille, où nous trouvons actuellement, vous pouvez utiliser Uber pour aller d’un point A à un point B. Sauf que le conducteur d’Uber, il va donner 30% de commissions à la société centralisée qui définit les règles du jeu, qui crée un service. Bien sur, les gens l’utilisent mais qui reste maitre à bord ? Demain les chauffeurs de Marseille pourront dire : on va créer notre propre Uber. Il n’y aura pas Uber société centralisée mais ils vont créer une application distribuée entre tous les chauffeurs et on retrouve un système coopératif. Ils peuvent éditer eux mêmes les règles du jeux, les faire évoluer. Si un groupe de chauffeurs décide de le faire un peu différemment par ce que ça leur semble plus intéressant,  ils peuvent faire évoluer le système.

C.Apothéloz : Un dernier exemple ?

J-F. NoubelUn autre exemple, aujourd’hui vous avez plus de téléphones mobiles dans les poches des gens qu’il n’y a de comptes en banques. Pensons à tous les pays du tiers monde qui n’ont de toutes façons pas de comptes en banques donc ils n’ont pas accès à l’économie. Aujourd’hui on a la faculté de créer des cryptomonnaies qui vont pouvoir circuler dans des portemonnaies électroniques dans n’importe quel Smartphone et complètement distribuées. Il n’ y a pas d’État au centre, il n’y a pas non plus de banques qui vont se servir au passage. Il y a des gens qui vont pouvoir faire collaborer leur économie ensemble et ça, ça aura un impact considérable.

Si vous souhaitez en savoir plus sur Jean-François Noubel c’est ici : Noubel.fr 

Pour mieux comprendre ; Holochain et Holo, vers les crypto-apps et l’après-blockchain

Holochain et Holo

Rédigé par Romain Cestari

 

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